1967, de mystérieuses illustrations de disques rouges se répandent partout en France. Affiches publicitaires, pages de magazines, journaux et autres arborent ostensiblement ce disque accompagné de phrases accrocheuses, mais tout aussi opaques, telles que : « les ronds rouges arrivent ». Qui se cache derrière ces publicités à la méthode si originale ? Si le secret en agace certains ou en amuse d’autres, chacun y va de sa propre interprétation et les spéculations vont bon train. Le phénomène enfle puis fait le miel des médias qui se relaient volontiers le buzz. Mais une quinzaine de jours plus tard, le pays se réveil avec près de 1250 stations-service refaites à neuf et dotées de ce fameux rond rouge. Celles-ci révèlent enfin l’identité de la marque — si soigneusement dissimulée jusqu’alors — : Elf. Le nouveau géant du pétrole français.

Elf;road;moto:Sauvage;Mosset

Une nostalgie de la route...

C’est en hommage à cette vaste campagne publicitaire, pour le moins épique, que nait le projet Olt revu par Olivier Mosset et Jean-Baptiste Sauvage en 2017. Pour ce projet, ils ont tous deux réalisé des peintures in situ, ou autrement dit, ils ont repeint les disques rouges relatifs à l’histoire de la marque Elf sur les façades de deux anciennes stations-service désormais désuètes. L’une d’elles se trouve sur la nationale 7 et la seconde est proche de Valence. Comme une sorte d’archéologie contemporaine sur ces identités visuelles qui ont accompagné le lancement de la marque, les productions du duo ont redonné un souffle de vie à une histoire de campagne publicitaire. Cette référence à Elf pointe également la vitesse à laquelle les mentalités ont changé vis-à-vis de la route. Certes, les préoccupations écologiques ne sont donc absolument pas de mises, mais il y résonne la nostalgie d’un mode de vie encore insouciant, l’évocation d’une époque où les routes étaient encore synonymes de vacances, de plaisirs, d’esthétiques.

Cet écho envers l’univers de la route n’est pas un hasard de la part des deux artistes. Jean-Baptiste Sauvage (à gauche) et Olivier Mosset (à droite) partagent en effet une passion commune, voire une obsession, pour la moto. On la retrouve presque partout dans les œuvres de Jean-Baptiste Sauvage, comme s’il s’agissait de rappeler à quel point l’engin était le moteur initial à chaque nouveau projet, et on la retrouve bien sûr lors de l’exposition Olt à l’espace de l’art concret, placée triomphalement devant la reproduction d’un disque rouge bordé de bleu.

espace de l'art concret

...et de ses signalétiques

bmpt

Enfin, ils partagent un intérêt pour tout ce qui a attrait aux signes, qu’il s’agisse de peinture ou d’architecture, de publicité ou de graphisme et le tout à l’aune de la peinture monochrome, minimale. Le ballet orchestré par la marque Elf dans la nuit du 27 avril 1967 consistant à missionner tous les employés et cadres pour peindre d’immenses disques rouges sur les façades des stations-service, ne pouvait laisser indifférents les deux artistes contemporains. Olivier Mosset par exemple, questionnait presque au même moment la neutralisation de la peinture, son « degré zéro » au sein de BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Torroni) avec ses nombreuses peintures de cercles noirs, alors même que Jean-Roger Riou, graphiste à l’origine du disque rouge d’Elf, cherchait au contraire à susciter le désir tout en sachant que sa création se destinait à être démultipliée. 

Puis, vient également la notion d’imposture identitaire derrière le signe que l’on peut retrouver aussi bien avec Olivier Mosset qu’avec Elf. Olt se réfère en effet au nom de code utilisé par Elf lorsque ses équipes réalisaient les préparatifs publicitaires de la marque : les caractères d’«Olt » sont formellement semblables à « Elf ». Cette astuce leur avait permis de cacher l’identité de la marque à la concurrence. Or une similitude réside envers une anecdote concernant l’histoire de Mosset, car s’il reste célèbre pour ses peintures de cercles noirs, il s’était aussi emparé des bandes verticales de Buren pour semer le trouble (ce qui lui avait d’ailleurs apporté les foudres de ce dernier). Au contraire de son ainée, Jean-Baptiste Sauvage livre quant à lui la corde plus sensible de la peinture en relevant toujours son histoire et en s’inscrivant dans le champ élargi de la sculpture. Par exemple, il s’intéresse aux marquages du circuit Paul Ricard pour son projet Blue Line. De ces bandes bleues, il en tirera de nouvelles esthétiques tout en se basant sur l’histoire graphique, mais également fonctionnelle, de ces formes. Aussi depuis quelques années, il a l’ambition de récupérer toutes les photographies d’anciennes stations-service qui bordaient les nationales françaises. Pour la plupart, ces images sont les derniers vestiges d’une époque où les conducteurs prenaient le temps.

Olivier Mosset
blue line 2

La rencontre entre Jean-Baptiste Sauvage, habitant à Marseille, et Olivier Mosset, résidant désormais à Tucson en Arizona, peut à priori sembler écrite. Pourtant, elle soulève encore une fois à quel point la France résiste à mettre en valeur ses propres paysages, esthétiques, ou en somme, certains points culturels qui ont pourtant fait son histoire contemporaine. La route par exemple, tout comme les signalétiques qui l’accompagnent (témoins d’une société de consommation tantôt admirée ou tantôt dénigrée) ont connu un vif intérêt auprès des artistes, réalisateurs, musiciens américains ou issus de l’immigration en quête de road trips. Elle fait partie de l’histoire américaine, à l’image d’une toile de fond témoin de la conquête du territoire jusqu’aux revendications des libertés, en passant par la grande dépression des années 1930. Ainsi, qu’il s’agisse de la route 66 ou d’une autre — avec leurs diners, motels, panneaux de signalisation et stations-service — elles sont désormais indissociables de la culture américaine. L’esthétique du road-movie est reine et les Américains demeurent des maîtres en la matière, alors que la France ne garde qu’un vague souvenir de ce genre avec Pierrot le fou (Jean-Luc Godard) … La petite route est en France synonyme d’un passé révolu, voire plus récemment, de restrictions intenables et absurdes. De fait, et bien qu’Olt 2017 ne soit pas une revendication politique, ce type de projet est encore bien trop rare et discret pour nous permettre d’espérer enfin, une mise en valeur des paysages français, lesquels seraient conçus autrement que comme un doux souvenir des années 1960.

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