Des espaces autres

« L’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ?  » Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974.

La relation que nous entretenons avec l’espace, pensé sous toutes ses formes, anime l’exposition « Des espaces autres » proposée par Matthieu Bertéa à la galerie Artsphalte. Grâce à des compositions patiemment élaborées, l’artiste brouille les notions de limites, lesquelles ne sont arpentées que pour mieux partager une expérience sensorielle et sensuelle.

“Des espaces autres” présente des lignes fluides ou des étirements de matières réalisés à l’aide d’un scanneur portable que Matthieu Bertéa transporte ici et là au fond de son sac à dos. Si Marseille est la ville qui l’a vue naître, l’artiste parcourt le monde dans une pratique solitaire, à l’affût de textures à numériser. Malgré les regards parfois intrigués des passants, la méthode isolée de l’artiste est immanquablement romantique.

Sa malice demeure d’abord dans le détournement d’un objet de bureautique, au départ rudimentaire, pour l’utiliser à des fins de créations. Il illustre astucieusement un renouement avec le geste artistique, voire artisanal, au temps de l’ère digitale. Et d’ailleurs, l’artiste touche. Le scanneur engage son corps en l’obligeant à se déplacer, à se courber ou à s’étirer et le pousse à caresser d’un geste son sujet, jusqu’à en épouser parfois le volume. Voici donc toute une gestuelle qui implique le contact, avant que l’artiste s’en aille en emportant avec lui, l’image aplanie de l’objet convoité. Enfin, puisque le scanneur lui permet de prélever des échantillons de toute sorte de choses — qu’il s’agisse d’une roche, d’un arbre, d’un mur ou autres — Matthieu Bertéa a aussi quelque chose de l’ordre de l’explorateur, comme ce scientifique qui ne s’intéresse au monde que par le biais des formes ou des matières.

Il serait donc aventureux de décrire les visuels de l’exposition, car on ne saurait dire si l’on se trouve dans le macro-environnement ou aux tréfonds d’une chose organique ou non. À l’égard des images scientifiques issues des satellites en orbite ou des microscopes, le signal saute parfois de part et d’autre de l’image. Les matières se déploient en alternant des effets de transparence ou d’opacité, de substances granuleuses ou liquides, aériennes ou laviques, douces ou tranchantes. Quant aux formes, elles semblent capables de se mouvoir de manière autonome tout en libérant une énergie contenue et implosive. Elles prennent le contrôle et décident du format de l’image afin de mieux satisfaire leurs besoins d’étendues. Des entrelacs s’échappent, contaminent et circulent librement sur un fond sombre ou aveuglant qu’ils dominent. Par instant, ceux-ci se dessinent de façon aléatoire telles des particules électriques sans éléments conducteurs ou comme un liquide susceptible de coaguler. Mais les œuvres exhibent aussi des couleurs vibrantes qui alternent le flou et le net, parfois feutrées et parfois emmaillées. Leurs effets sont propices à stimuler les nerfs et réveillent les quelques bribes de sens enfouis par la mémoire d’un ailleurs, à l’égard d’un crissement de sable ou d’un craquement de bois, du ressenti métallique du minéral ou de l’humidité fraiche de la terre.

Avec des “Espaces autres”, Matthieu Bertéa réussit à élaborer un espace vide de signes pour ne donner forme qu’à des sensations et leur rendre leur volume : le scanneur n’offre pas l’image d’un souvenir, mais le souvenir de l’esthésie. Matthieu Bertéa crée des hétérotopies, ou autrement dit, « un espace d’illusion qui dénonce comme plus illusoire encore tout l’espace réel » [1]. La carte par exemple, seule pièce reconnaissable de l’exposition, n’est qu’un plan rétréci du monde, qu’un condensé de l’ailleurs et donc, de là où je ne suis pas. Aussi, et comme le remarquait Georges Perec, il demeure difficile d’imaginer un lieu sans objets pour le délimiter. Notre regard ne peut que balayer de gauche à droite, d’avant en arrière, sur des objets définis pour pouvoir construire un espace et retranscrire une illusion de relief. Pourtant, ce qu’il y a de déroutant avec les travaux de Matthieu Bertéa, c’est qu’il détourne ces pièges. Les limites ne sont que des alliées ou des compagnes de jeu. L’espace devient alors un doute. Il ne peut être ni accumulé ni conquis, mais le monde est « retrouvaille d’un sens, perception d’une écriture terrestre, d’une géographie dont nous avons oublié que nous sommes les auteurs. » [2]

Par un regard plus simple et poétique, Matthieu Bertéa modèle les environs et offre un point de vue différent sur le monde.  Son flegme naïf est déconcertant tant il nous renvoie à notre perception si biaisée, si petite, de l’espace. “Des espaces autres” permet non pas de voir notre environnement comme un non-sens, sans haut ni bas, mais permet de prendre conscience de sa porosité, de sa malléabilité ou de ses tensions et par voie de conséquences, de ses possibilités et sensibilités haptiques. Aussi bien sûr, le scanneur portable joue un rôle dans ces effets, mais reste à savoir dans quelle mesure, d’un point de vue autant factuel que philosophique.

[1] Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 2017

[2] Michel Foucault, Des espaces autres. Hétérotopies.[Conférence], 1967.

R.T.

À propos

Braconner un bout d’espace et de temps pour que l’art puisse se faufiler là et là – Matthieu Bertea –

“Il y a non pas une utopie mais une hétérotopie à la Michel Foucault, une pensée qui trace sa grande diagonale derrière tes œuvres et si on n’aperçoit pas cette trame, ce rideau, cette nappe, cette densité d’où elles tirent leur forme alors on n’y comprend rien — souvent ce n’est pas gênant de ne rien comprendre, hein, parce qu’après tout, l’art c’est aussi fait pour ne pas comprendre — mais là, il y a d’abord avant les formes (sculptures surtout) autre chose, une vision politique, un regard, une vaste recherche et une expérimentation minutieuse qui frôle de très près l’analyse institutionnelle — c’est-à-dire que la pensée, la création, c’est pas séparable du politique, du social et toi, tu viens des quartiers Nord de Marseille, c’est important pour toi de rappeler cela — tu viens pas de la bourgeoisie — et tu as fait sociologie — tu auras une compréhension qui implique le bricolage entre amis, cette chose fondamentale que tu es plusieurs et que tu n’es pas seul —
[…]quand tu as travaillé à Castorama au rayon quincaillerie, tu t’es spécialisé en serrurerie, clefs et serrures — plus de mystères pour ouvrir toutes les portes — une immense fluidité est lâchée comme le sang rouge qui sort de l’ascenseur du Shining de Kubrick — tu es en ce sens une sorte d’Arsène Lupin de l’art contemporain — car tu as braconné un bout d’espace et de temps pour que l’art puisse se faufiler là et là — et la façon dont tu scannes les murs pour en faire des impressions ou de la vidéo, c’est bien-sûr un geste de peinture où tu es là encore comme une figure emblématique, une sorte de Hans Richter de la vidéo du coup mais c’est plutôt comme un cambrioleur qui a besoin d’épier dans la matière le moindre creux derrière le mur afin de repérer où se trouve le butin — et toi, ton butin n’est pas derrière le mur (aucun vol de ta part), il est dans le processus lui-même et dans les infimes vibrations — mouvement unilatéral infini qui observe et enregistre l’incertain — scruté comme un désert sans vent — dîtes-moi, Matthieu m’aurait-il vidéographié la tête, l’histoire ? — une ligne ou une chaîne ininterrompue comme ces colliers, immenses assemblages de bouts de fragments industriels, une espèce de paléontologie avec des matériaux de chantier — et l’espèce d’audace à être à la fois dedans et dehors l’institution — cette navette qui coud dans un sens puis dans l’autre et cet enfant qui change tout le temps les règles du jeu alors il s’assure des règles et les dérange.”

Paul-Emmanuel Odin, extrait du catalogue Nouveaux Regards, 2016

Sous mes pieds les cartes, Paris, 2018, 62,3 x 21,67 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

¿Dónde vives ? En los incas, Buenos Aires*, 2018, 62,3 x 21,67 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Nuit Serpentine, Pietranera, 2018, 21,67 x 64,5 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Schwarze Wand, Berlin, 2018, 21,67 x 112,6 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Costa Da Caparica, Setúbal, 2017, 40 x 60 cm, éd. 1/1
© Matthieu Bertéa

Primera Agua, Mendoza*, 2018, 21,67 x 60,82 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

La piel, Rosario*, 2018, 60,69 x 21,67 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Piedra plana, Ushuaia*, 2018, 60,69 x 21,67 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Fósil, Ushuaia*, 2018, 21,67 x 44,43 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Estancia Túnel, Ushuaia*, 2018, 21,67 x 46,6 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Vagar, Ushuaia*, 2018, 21,67 x 134,3 cm, éd. 1/3
© Matthieu Bertéa

Matthieu Bertéa

Né en 1988 à Marseille
Vit et travaille à Marseille

Issu des quartiers nord de Marseille, Matthieu Bertéa sort de l’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence avec les félicitations du jury en 2016 puis exerce rapidement son art, lequel associe des notions d’identité, de mémoire, de déplacements, de territoires et de jeux. Matthieu Bertéa est un plasticien aux multiples casquettes mêlant constructions, installations, peinture, scans, photographies, vidéos et performances. Son travail et ses outils convoquent les personnages qui ont rythmé son enfance, des artisans aux ouvriers, en passant par les acteurs des boites de nuit ou les membres de sa famille. Il est marqué par la manière dont le milieu du football ou de la nuit déjouait les règles avec un geste symbolique, politique et parfois ambivalent. Sa collecte d’images au moyen d’un scanneur portable est emblématique, car unique en son genre, et lui permet de refaçonner le rôle du réceptacle.

Intervenu pour une exposition collective au Pavillon de Vendôme d’Aix en 2016 puis pour une performance à la Collection Berardo et Maat Museum à Lisbonne en 2017, il participe cette même année à l’évènement collectif organisé par la Galerie Eva Vautier à Nice. Avec déjà deux biennales à son actif, il est repéré par les Mécènes du Sud, par l’Alliance française et par l’Institut français d’Argentine. En 2019, il est invité par Isabelle et Roland Carta aux Printemps de l’Art Contemporain à Marseille et entre dans les collections de Carta Associés.

EXPOSITIONS PERSONNELLES
2019 | Des espaces autres, galerie Artsphalte, Arles
2019 | Fa1000ia, sur invitation d’Isabelle et Roland carta, Printemps de l’art contemporain, Marseille
2018 | Vagar, commissariat caroline coll, galerie de l’alliance française d’argentine, novembre numérique 18, Buenos Aires
2018 | F(eux), étincelle, pleins feux, braises, avec le soutien de Mécènes du sud et de Carta Associés, Marseille
2016 | Pour un cambriolage amoureux, Atelier Cézanne (nouveaux regards), Aix-en-Provence

EXPOSITIONS COLLECTIVES
2019 | Comme les fleurs pressées, Technomancie 2, Marseille
2019 | Allume-moi si tu peux, sur invitation de François Brillant, Paris x
2017 | A great opening, Quand Denis rencontre Philippe, Chaideny, Paris v
2017 | «Colloquation», 3 bis f-lieu d’arts contemporains, Aix-en-Provence
2017 | Les visiteurs du soir, avec le collectif crash-test, galerie Eva Vautier, Nice
2017 | Play, do, try, fail, get lost à La Ira de Dios, commissariat Tainà Azeredo, Buenos Aires
2016 | Território et Fotografia, en partenariat avec les beaux-arts de Porto, Porto
2016 | Systématismes et échappatoires, pavillon de Vendôme (nouveaux regards), Aix-en-Provence
2015 | Rundgang 15, Kunstakademie Münster

BIENNALES
2018 | Biennale de l’image en mouvement, sur invitation de Gabriela Golder, Buenos Aires
2017 | Biennale de performance : Anti-hommage Dadà, 101 ans du cabaret voltaire, Centre Culturel Recoleta, Buenos Aires

PERFORMANCES
2018 | Pièce à frotter, actions discrètes en regard des expositions de Marc Quer et de Carlos Kusnir au FRAC PACA, Marseille
2018 | Unité m – évènement Somewhere #1 avec la plateforme Hydrib – La Fabulerie, Marseille
2017 | Catch me if i scan – performance pour gardiens d’exposition – collection Berardo et Maat Museum, Lisbonne

RESIDENCES
2018 | Résidence itinérante sur invitation de l’Alliance française et de l’Institut français d’argentine entre Ushuaïa-Mendoza-Cordoba-Rosario-Buenos Aires
2017 | Résidence de recherche à La ira de Dios, avec le soutien de Dos Mares et de la ville de Marseille, Buenos Aires
2016 | Résidence de création, 3 bis f, lieu d’arts contemporains (nouveaux regards), Aix-en-Provence

ÉDITIONS ET CATALOGUES
2018 | Catalogue Biennale de l’image en mouvement – Buenos Aires
2016 | Catalogue Nouveaux Regards – Aix-en-Provence
2015 | Vaguer – édition papier imprimée à 100 exemplaires – la collection #11

FORMATIONS
2016 | DNSEP avec les félicitations du jury, école supérieure d’art d’Aix-en-Provence
2014 | DNAP avec les félicitations du jury, école supérieure d’art d’Aix-en-Provence
2006-2009 | parcours en sociologie, action publique et politiques sociales, université Aix Marseille

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Artsphalte a le plaisir de présenter “Des espaces autres”, une exposition de Matthieu Bertéa :  site de l’artiste

N’hésitez pas à prendre contact

+33 (0)6 32 63 11 54 / artsphalte@gmail.com

8 rue des douaniers, Arles

*Résidence itinérante en Argentine (Alliance française et Institut français d’Argentine)